Si toute tentative d'envol n'a de sens dans la mesure où elle ramène le voyageur vers un but terrestre, c'est donc à la surface du globe que se place l'essentiel. Encore que surface ne signifie pas superficialité, et cette exploration horizontale s'accompagne souvent d'une reptation au travers de la matière qui accentue encore son aspect initiatique. Cependant, avant même d'éprouver l'épaisseur matérielle et morale du monde, il faut déjà décider de l'orientation à donner à ses pas, et révéler par là à quel type de découverte on se sent appelé.
L'essentiel, pour le voyageur, est de ne pas perdre le nord. En principe du moins, car les efforts de Tintin semblent au contraire tendre à l'éviter, ou du moins à le faire apparaître comme une orientation dangeureuse. Le nord, mais également son symétrique inverse, le sud, sont d'abord des points de repères, à la fois limite pour l'expérience migratrice, et tremplin pour l'esprit en quête de certitude : au pôle, l'immobilité des formes, la pureté de la glace et le cycle des saisons presque suspendu procurent une impression d'éternité. C'est le lieu où Dieu se manifeste au moins par son absence. [...]
De cette puissance initialement bénéfique, Tintin conserve peut-être un lointain souvenir, lui qui habite encore, au début de ses aventures, dans sa direction, c'est-à-dire rue du Labrador. [...]
Éprouvé sur le mode de l'absence, l'absolu continue ainsi à fasciner l'homme et à l'empêcher de s'affirmer. Celui-ci doit donc, s'il veut écrire sa propre histoire, abandonner les longitudes, ces directions qui tirent l'homme au-delà de sa planète, et cheminer suivant les latitudes qu'on peut parcourir à l'infini sans pourtant s'écarter de ce monde fini. Non plus nord-sud, mais est-ouest, selon le sens du temps et le mouvement de la terre, en relation de toute manière avec ce principe de mobilité qui est la marque de la condition humaine.
Il possède sur ces engins un droit évident, qui supposerait que, comme pour le fils du soleil, il est issu d'une illustre origine. Quand il s'installe aux commandes d'un hydravion, Haddock lui demande, inquiet : « Dites-donc, vous savez piloter un avion ? ... » Mais il ne lui répond rien, car il s'agit là justement d'un savoir inné, d'un don inconscient par lequel Tintin manifeste sa différence, cette nature semi-céleste grâce à laquelle, au-dessus du continent noir, il s'élève en un simulacre d'assomption, et qui le rend peut-être si apte à communiquer avec les Fils du ciel.
Et moi qui ne voyait dans les aventures de Tintin que des... aventures justement ! Le petit bouquin que j'ai emprunté à la bibliothèque regorge d'observations intéressantes mais aussi d'interprétations plutôt tirées par les cheveux !

Comme c'est trop vrai !
Je me suis fait disputer (très légèrement) l'autre jour car j'avais mis Depeche Mode et que je faisais danser mini-tourtereau...
- « C'est ben trop fort ! » dit la tourterelle.
- « Mais non, regarde, il adore ça ! » lui répondis-je.
Je ne sais pas s'il adorait mais en tout cas, il ne se plaignait pas !
— Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était chose difficile à trouver en ce monde. « Cependant, ajouta-t-il, je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. — Quel est-il ? demanda le jeune prince. — C’est, répondit le derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme heureux ! » — Là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite toutes les capitales de la terre ! Il essaye des chemises de roi, des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux ! Il endosse alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. « Voilà pourtant un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe pas sur terre. » Il va à lui. « Bonhomme, dit-il, es-tu heureux ? — Oui ! fait l’autre. — Tu ne désires Rien ? — Non. — Tu ne changerais pas ton sort pour Celui d’un roi ? — Jamais ! — Eh bien, vends-moi ta chemise ! — Ma chemise ! Je n’en ai point ! »

Cette histoire est peut-être véridique ou du moins inspirée de contes anciens car d'autres auteurs l'ont propagée. René Barjavel a publié en 1974 un roman, Le Prince blessé, qui raconte l'histoire d'un des fils d'Haroun-Al-Raschid qui délaisse peu à peu les faux sentiments pour atteindre le bonheur parfait.
Tiré du chapitre IV du Gargantua de Rabelais, publié en 1534 et commencé hier soir par les tourtereaux, sur leur petit divan, blottis l'un contre l'autre.
